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A propos de l'écopsychologie et de la méthode de Joanna Macy

Publié le : 31/10/2018 11:51:54
Catégories : Développement personnel

A propos de l'écopsychologie et de la méthode de Joanna Macy

Remarques spécifiques à propos de la méthode de Joanna Macy

Par Laure Olive, coordinatrice de la traduction de l’ouvrage (Août 2018)

[ce texte ne rend pas compte de l’ensemble du projet ni du contenu de l’ouvrage de Joanna Macy : il vise à expliciter autrement sa démarche auprès de personnes susceptibles de la discuter d’après leur point de vue personnel ou leur expérience propre]

Dix ans après avoir organisé la traduction française du livre de Joanna Macy « Coming Back to Life : Practices to Reconnect our Lives, our World » -Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, Revenir à la vie *- je constate avec intérêt que cette branche récente de l’écologie augmentée par la psychologie -ou l’inverse-, a produit des fruits intéressants, notamment dans le monde anglo-saxon, et ce toujours en l’absence d’une définition spécifique.

J’y reviens à partir de mon expérience pendant la décennie 1990 en Californie en partant de mon cheminement personnel qui m’a menée à des études en East-West Psychology au California Institute of Integral Studies (dont un mémoire axé sur la non-dualité en particulier à partir de l’Hindouisme vis-à-vis du Christianisme, finalement réconciliés chez Henri Le Saux au milieu du XXème siècle au cours d’une expérience singulière).

Une première approche de l’écopsychologie m’avait interpellée avec le titre significatif de Thinking like a Mountain, Towards a Council of All Beings de l’australien John Seed avec Joanna Macy et Arne Naess dont je découvrais l’écosophie et/ou la philosophie de l’écologie profonde en même temps qu’un rituel puissant rappelant la tradition amérindienne –ou autre procédé chamanique redevenus courants en ces contrées bordant le Pacifique.

Ces approches simultanées visaient à décentrer soudain la notion occidentale d’identité pour l’élargir à la dimension du « soi écologique » (ecological self) réalisé : rendu réel…
Ainsi John Seed a pu dire : « je fais partie de la forêt tropicale et je me protège » plutôt que « je protège la forêt tropicale » ; et ce changement profond, « transpersonnel », est vécu comme un grand « soulagement » pour lui : une réponse enfin adéquate pour ma part à l’interminable crise écologique en cours qui n’a su parler que d’ « environnement » chosifié là où existe plutôt un continuum non-duel / insécable entre nous et la nature.

En remontant à G. Bateson et son constat de la grossière « erreur épistémologique » du mode de connaissance occidental dualiste, celui-ci pouvait dire: « l’organisme qui détruit son extérieur se détruit ». L’évidence de ces constats s’imposa pour moi comme une « restructuration perceptive » et l’exemple cité dans Thinking like a Mountain ne m’étonna (même) plus : « Quand on pense comme la montagne, on pense aussi comme l’ours brun, et alors le miel se met à couler sur votre fourrure… » ; en effet, tout comme à l’occasion du Conseil de tous les êtres (chapitre 10 de J. Macy), et sans qu’il y ait pour autant « confusion » entre moi et l’autre ou autre sentiment océanique (Freud), ou projection, je pratiquai l’expérience du Soi écologique.

Dans son Chapitre 3, J. Macy anticipe et répond aux critiques éventuelles de mentalités héritées des Lumières humanistes certes mais du coup anthropocentrées…
Son socle philosophique déploie l’éventail des sources de sa démarche qu’elle maîtrise remarquablement, depuis la théorie des systèmes vivants (et ses boucles de rétroaction/feedback**), celle dénommée Gaïa (poétiquement et scientifiquement), puis celle de l’écologie profonde qui requiert une transformation de la conscience en effet, jusqu’à recouvrer notre « véritable nature » : à savoir l’expérience de notre profonde « inter-existence », notion essentielle du bouddhisme.

A partir de là, notre notion occidentale de la psychologie se trouve éventuellement modifiée puisqu’il s’agit d’ouvrir son champ à l’analyse de la psyché dans un contexte plus vaste que l’individu seul extrait de la toile du vivant.

D’où les perspectives et les défis de ce nouvel espace.

Sur le terreau californien où des membres éminents de la psychologie, de l’anthropologie etc ont abouti après une longue traversée depuis Vienne, l’Allemagne, l’Angleterre ou la Suisse, la côte Est des Etats-Unis, Chicago etc. au cours du 20ème siècle, comme l’avait déjà ressenti Edgar Morin sur place, l’ébullition des idées et des pratiques ouvre de nouvelles voies enrichies notamment par les philosophies et spiritualités orientales.

(Joanna Macy elle-même récapitule en quelque sorte cet historique puisqu’après une formation très européenne –lycée français de New York, études classiques, latin-grec-allemand, puis auprès de Jacques Ellul à Bordeaux, elle s’ouvre aux dimensions du Bouddhisme auprès du Dalaï Lama en même temps qu’à la Systémique dont elle devient experte : voir son autobiographie Widening Circles, A Memoir (2007)) .

La référence, chapitre 4, au Royaume de Shambala (tout comme celle au Filet de Joyaux d’Indra à un autre niveau, systémique) vient illustrer puissamment la vision de l’engagement en action comme par exemple les activistes de Green Peace peuvent le pratiquer « au cœur même des puissances barbares…où les armes sont fabriquées…afin de les démanteler…dans les couloirs du pouvoir ».
Ou encore comme le dénonce précisément le sociologue et philosophe Bruno Latour : « qui sont vos ennemis ? pour ma part j’ai rencontré avec les climato-sceptiques mes vrais ennemis politiques » (les lobbies notamment, qui doivent être clairement identifiés avant d’agir).

Certains reproches suggérant une dérive intégriste (pouvant aller jusqu’à la soumission…) sont contraires à la finalité de cette « prophétie » : elle illustre l’esprit de la méthode proposée au long du livre où l’approche bouddhiste -partant de l’intention jusqu’à recouvrer notre « vraie nature » et donc la compassion- est fréquemment évoquée par plusieurs rituels.
De plus l’attitude anglo-saxonne de pragmatisme ainsi que d’activisme s’équilibrent tout au long du livre avec les références théoriques doublées d’approfondissements au travers des exercices créatifs bien rôdés et particulièrement inspirants.
Tout comme une assimilation au behaviorisme -sensé reformater l’individu en le contraignant- serait particulièrement déplacée dans le Travail qui Relie décliné en phases clairement structurées, résumées dès la page 29 par exemple (Changements des perceptions de la réalité).
Au contraire, la construction de la méthode certes « empowering » pratiquée en d’innombrables circonstances semble imparable depuis son postulat jusqu’à sa mise en œuvre, en pratiquant n’importe quel « exercice » à partir de la théorie préalablement établie.

La somme magistrale de propositions originales inspirées, comme « Le Temps Profond, Le Conseil de tous les Etres, La Réminiscence, Le Tissage de la Vie », en plus de leur infinie richesse, fait montre de la pertinence du Travail qui Relie pour un changement de cap nécessaire -et non d’une volonté de diriger ou de « contraindre à changer »…
On cherche en vain dans le déploiement de ces thèmes un appel à devenir tel super héros ou à militer aveuglément : cette critique n’est guère pertinente pour qui connaît J. Macy.

La méfiance soulevée par tel ou telle vis-à-vis de « l’utilisation répétée du ‘nous’ » qui aurait « tendance à emporter l’adhésion » n’est pas retenue comme un argument valable par le professeur Sean Kelly (traducteur d’Edgar Morin), qui commente simplement : « peut-être, mais pourquoi ne pas inviter à s’identifier à une cause d’intérêt général ? »…
La psychologue Annita Barrows quant à elle insiste sur la nécessité de se reconnecter en affirmant notre parenté et interdépendance avec le « continuum de conscience cosmique » suggéré par William James.

L’une des réserves objectée au Travail qui Relie suggère qu’il impliquerait un « manque d’approfondissement des émotions », de maturation ou d’élaboration.
Si d’un point de vue strictement psychothérapeutique traditionnel il est souhaitable de laisser émerger les affects pour les analyser, la finalité du projet de l’écologie profonde/radicale , plus que de l’introspection, relève davantage de la prise de conscience ou du discernement par rapport à notre déconnexion moderne d’avec la nature détachée de nos sens ou sensibilités, afin d’ « entendre en soi l’écho de la Terre qui pleure » (Thich Nhat Hanh).
Restaurer ce lien vital avec « notre corps élargi » au sein de cette nature et avancer dans la transition vers le paradigme de l’interdépendance : c’est tout l’enjeu de l’approche unique de Joanna Macy dans son « Travail qui Relie »…

Il s’agit de réintégrer la nature dans la psyché (M.M. Egger***) en complément des processus intra et inter-personnels habituels, de redevenir « perméable au cosmos »vivant après l’erreur épistémologique qui, de Descartes aux Lumières et jusqu’au 20ème s’en distanciait / chosifiait la nature en l’objectivant : cette « illusion et paradigme même de la déconnexion que le Travail qui Relie tente de réparer » (Sean Kelly).
L’éco-anxiété plus ou moins latente qui affleure partout ne devrait-elle pas être autorisée à s’exprimer pour faire place à la possibilité de s’engager enfin pour cette transition vers ce nouveau paradigme écologique du « self interest as big as the earth » ?
L’expérience partagée des exercices / rituels / poèmes (celui du Bestiaire, chap.10, ni amérindien ni bouddhiste cette fois, à l’opposé du récit du Déluge, qui illustre le seuil critique d’irréversibilité atteint par une humanité aliénée par un matérialisme aveugle et mortifère) n’a pas d’équivalent en pédagogie écologique.
Tel récit, telle animation, ne cherche pas à analyser mais à éveiller à une cosmologie oubliée, à une « géographie sacrée » comme le suggèrent P. Hasbach et P. Khan, partisans de réveiller son « soi totémique » en parallèle avec nos technologies inévitables.

La pertinence de la méthode de Joanna Macy éprouvée par maints participant/e/s et l’urgence des enjeux n’empêchent pas des réserves compréhensibles sur le niveau de maturité et de compétence des animateurs/trices qui souhaitent se former à cette approche (cf.chap.5).
En effet, malgré la clarté de la progression de la démarche, il faut espérer et vérifier que ses « facilitateurs/trices » (2 minimum) soient formés à la Dynamique de groupe ou autre approche en parallèle avec une supervision régulière psychologique de préférence.
Mais là encore l’expérience d’accompagnateurs/trices certifiés ou confirmés doit permettre l’émergence de l’intelligence collective adaptée à une théorie et ses applications exceptionnellement efficaces pour relativiser et dépasser le paradigme moderne d’un progrès artificiel : et ainsi recouvrer notre véritable nature empathique et non plus destructrice de son propre habitat, prenant sa source dans la valeur intrinsèque de la vie.

Laure OLIVE (M.A. East-West Psychology, Certif. en Développement Organisationnel)

* Nouvelle édition Le Souffle d’Or 2018 https://www.souffledor.fr/ecopsychologie/1917-ecopsychologie-pratique-et-rituels-pour-la-terre.html

**cf. le remarquable Petit Traité de Résilience Locale (édit. Charles Léopold Mayer 2015)

*** voir la bibliographie très complète de M.M. Egger dans son ouvrage clair et condensé aux éditions Jouvence, 2017 : Ecopsychologie, retrouver notre lien avec la Terre.

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